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Autrefois les arbres avaient des yeux


Ana Blandiana, traduction par Luiza Palanciuc

30.11.2005
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Ana Blandiana


AUTREFOIS LES ARBRES AVAIENT DES YEUX


Anthologie
(1964 - 2004
)



Préface, biobibliographie, sélection et traduction du roumain
par
Luiza Palanciuc



Cahiers Bleus / Librairie Bleue
Poésie
2005







Nous devrions




Nous devrions naître vieux,
Venir au monde déjà sages,
Être à même de décider de notre sort,
Savoir quels chemins partent du croisement primaire
Et dont l'envie seulement d'aller plus loin soit innocent.
Ensuite devenir plus jeunes, encore plus jeunes, en avançant,
Arrivant matures et forts aux portes de la création,
Passer au-delà, et entrant adolescents en amour,
Être enfant à la naissance de nos enfants.
Ils seraient alors plus vieux que nous,
Ils nous apprendraient à parler, ils nous chanteraient des berceuses,
Nous disparaîtrions toujours plus, devenant de plus en plus petits,
Tels le grain de raisin, le petit pois, le grain de blé...










Jusqu'aux étoiles




Tous les chiens du pays étaient fidèles.
Ils ne mordaient que les ennemis de leurs maîtres,
Ils portaient leur laisse avec une grande élégance, tel un collier
(Les épouses se demandaient tout le temps quelle chaîne allait être à la mode),
Et, sobres à chaque fois, ils s'autorisaient
Un seul caprice: hurler à la lune.

(Pour les chiens, la lune est le pays où
Leurs ancêtres furent autrefois libres,
Leur hurlement est ainsi une sorte
De chanson de geste.)

Mais lui, il était un chien étrange.
Il lui semblait indécent d'hurler à la lune,
Car la lune n'était autre que son cœur
Qu'il devait remettre dans la poitrine
Ou bien périr.

Les autres chiens lui disaient de ne pas essayer.
«Pas la peine, lui disaient-ils, ils trouveront
De toute manière tes traces et t'enchaîneront.»
Mais il souriait et lorsqu'il partit,
Les pieds glissant avec volupté dans le ciel,
Laissant derrière des traces luisantes, imprudentes,
Il ne fut pas arrêté, car personne ne pouvait
Suivre ses traces – les étoiles.








Non option




Au grand jugement appelée,
Celui qui finit par le renvoi sur terre,
Moi, non coupable ayant été déclarée,
J'ai reçu le droit
De me choisir moi-même.
Ni homme, ni femme,
Ni un quelconque animal je n'ai voulu être,
Ni oiseau, ni plante.
On entend les secondes tomber
De l'immense droit de choisir
On les entend cogner sur la pierre:
Non, non, non, non.
En vain traînée devant le jugement,
En vain non coupable.








Condition




Je suis
telle
un petit grain dans le sablier
qui
ne peut devenir temps
que
lorsqu'il
tombe.









Laissons tomber les mots




Laissons tomber les mots
Tels des fruits, tels des feuilles,
Seuls ceux où la mort est déjà mûre.
Laissons-les tomber,
Flétris jusqu'à la pourriture,
Couvrant à peine de leur chair
L'os divin.
Le noyau nu et ouvert,
Comme la lune, dans les nuages fanés,
Peut-être se glisserait-il sur la terre...









Te souviens-tu de la plage?




Te souviens-tu de la plage
Recouverte d'amers éclats
Sur lesquels
Pieds nus nous ne pouvions marcher?
Cette façon
Dont tu contemplais la mer
Et disais m'écouter?
Te souviens-tu
Des mouettes insensées
Qui tournaient dans le carillon
D'invisibles églises
Avec les poissons pour patrons,
De la façon dont
Tu t'éloignais en courant
Vers la mer
Et criais qu'il fallait
Un écart
Pour me regarder?
Dans l'eau
La neige mêlée aux oiseaux
S'éteignait,
Comme en un joyeux désespoir
Je suivais
Les traces de tes pas sur la mer
Et la mer
Se refermait telle une paupière
Sur l'œil dans lequel j'attendais.








Autrefois les arbres avaient des yeux




Autrefois les arbres avaient des yeux,
Je le jure,
Je sais bien
Que je voyais lorsque j'étais un arbre,
Je me souviens combien m'étonnaient
Les étranges ailes des oiseaux
Qui me passaient devant,
Mais je ne me souviens plus
Si les oiseaux devinaient
Mes yeux.
En vain je cherche maintenant les yeux des arbres.
Je ne les vois peut-être pas
Parce qu'arbre je ne suis plus,
Ou bien sont-ils descendus sur les racines
Dans la terre,
Ou peut-être,
Qui sait,
Ce ne fut qu'une illusion
Et les arbres sont aveugles depuis toujours...
Mais alors pourquoi donc
Lorsque je passe tout près d'eux
Je les sens
Me suivre du regard,
Un regard bien connu,
Pourquoi, lorsqu'ils frémissent et clignent
De leurs milliers de paupières,
J'ai envie de crier –
Qu'avez-vous vu?...








Sanglot qui s'écoute lui-même




Sanglot qui s'écoute lui-même
Neige amère
Fondue dans la poussière et le pollen,
Éteinte sur les épaules du gardien
Vieilli par le sommeil en lumière,
Neige amère et fragile,
Pauvre neige,
Froid hésitant et clément
Qui garde ma douce insomnie
Et les peurs tendres,
Neige annonçant une nuit
Bien plus profonde
Que ne saurait l'imaginer le jour,
Même le jour le plus éploré,
Neige mélangée aux fruits pourris
Et aux semences d'enfants.










Chacun de mes mouvements





Chacun de mes mouvements
Se voit
Dans plusieurs miroirs à la fois,
Chacun de mes regards
Se rencontre avec soi
Plusieurs fois,
Jusqu'à ce que
J'oublie
Lequel est le vrai
Et lequel
Me suit.
Votre grâce,
J'ai peur du sommeil
Et honte
D'être.
Pour moi
Toute aurore a
Un nombre inconnu de soleils
Et une seule
Apaisante
Journée.










Si froid




Il fait si froid que la bave gèle
Sur les dents des chiens
Lorsqu'ils aboient vers cette lune
Qui autrefois les rendit fous,
Si froid que la terreur
Crevasse mes lèvres lorsque je crie
Et je lèche tel un fauve
Mon sang qui coule, encore chaud.









Qui a nommé





Qui a nommé
Doré
Cette couleur
De l'extase des feuilles,
Ce triomphant
Pays de personne
Entre la vie et la mort,
Cette béatitude
Ceignant de sa végétale lumière
La terre,
À l'odeur de fruits
Dépouillés sur les branches
Dans une lourde impudeur
Virginale?
Qui a osé
Mettre un mot
Sur le plus pur
Et profond innommable
Vers lequel nous tous
Nous coulons,
Indignes de tant d'espérance,
Parmi les grappes sages
Et les folles et fines branches?
Taisez-vous!
Taisez-vous et écoutez
Les syllabes de l'herbe remuant
Sèchement dans la lumière –
Elle n'ose pas non plus
Dire le nom
De cet ultime royaume.








Hibernation



N'écoute pas mes frères, ils dorment,
Ils ne comprennent pas les mots qu'ils crient,
Alors qu'ils hurlent comme des bêtes consentantes
Leur âme rêve des ruches d'abeilles
Et nage dans des graines.

Ne maudis pas mes frères, ils dorment,
Ils se sont vêtus de sommeil comme d'une peau d'ours,
Qui les garde cruelle et pesante en vie,
Au milieu du froid dépourvu de sens
Et de fin.

Ne juge pas mes frères, ils dorment,
Rarement l'un d'entre eux est envoyé pour veiller
Et s'il ne revient pas, cela veut dire qu'il a disparu,
Qu'il fait encore froid et nuit
Et que le sommeil continue.

N'oublie pas mes frères, ils dorment
Et en sommeil ils procréent et élèvent des enfants
Qui s'imaginent que la vie est sommeil et, pressés,
Ils ont hâte de se réveiller
Dans la mort.









Toute trace




Toute trace est blessure,
Ne tourne pas la tête
Et n'efface pas du regard
Les empreintes enflammées
Laissées sur les objets
Et les plaies des pas,
Saignant de la boue.
Toute trace est blessure
Dans la chair blanche de l'échec,
Ne laisse plus ton rêve
Se retourner
Avide de souffrance
Dans le passé.
Passe devant
Embaumé d'oubli,
De souvenirs vidé tel un mort
De ses entrailles pourries.









Tout





Feuilles, mots, larmes,
boîtes d'allumettes, chats,
tramways parfois, files d'attentes pour la farine,
coccinelles, bouteilles vides, discours,
images allongées de téléviseur,
cafards de Colorado, essence,
petits drapeaux, portraits connus,
la Coupe des Champions Européens,
remorques avec bombonnes de gaz, pommes refusées à l'exportation,
journaux, baguettes, huile mélangée, œillets,
accueils à l'aéroport, jus, bâtons,
salami Bucarest, yoghourts diététiques,
gitanes avec des cigarettes Kent, œufs de Crevedia,
rumeurs, le feuilleton du samedi soir,
café industriel,
la lutte des peuples pour la paix, chorales,
la production à l'hectare, Gerovital, anniversaires,
compote bulgare, le rassemblement des travailleurs,
vin de région supérieur, chaussures de basket,
blagues, les garçons sur la Voie de la Victoire,
poisson d'océan, le festival Chantons la Roumanie,
tout









25 mars 1942




Cette douleur,
Si ancienne,
Commencée depuis cinq heures du matin,
Dont j'écoute
Les cris inhumains
Et les rachète
Avec ma vie;
La douleur, dans le vide de laquelle
Toutes mes lettres
Se jettent pour le combler,
Mais, plus réelle que l'histoire
Des littératures du monde, la femme
S'ébat en hurlant
Sous l'ordre le plus puissant
De l'univers
Expulsé avant
Les contractions et les cris
Dévoilés du calvaire;
Cette douleur
Sage,
Échangée contre moi
Vers midi...










Cueillette d'anges





... Parfois
Un bruit sourd
Comme pour la chute
D'un fruit dans l'herbe.
Comment passe le temps!
Les anges
Sont mûrs et se sont mis à tomber:
L'automne est enfin arrivé au ciel...










L'art de mourir




Ars moriendi, sagesse
D'un lent glissement
Sur les longues pentes du soir,
Je t'ai appris doucement
Comme une prière
Depuis l'enfance,
Pour ne pas prendre peur
Lorsque le temps vient
M'amadouer,
Pour ne pas regretter
Et ne pas mégoter
Sur le prix excessif du nimbe
Exigé par le bourreau
Et ajouté à tant d'autres peines,
Coups, humiliations, sacrilèges et ardeurs,
Traînant au loin,
Dans les innombrables passés
Par toi-même sauvés,
Chant éhonté qui coule
Vers la mort,
Ars moriendi...








Aux branches pendus




Aux branches pendus,
Certains à moitié desséchés,
D'autres à peine mûrs,
Mais tous ayant des habits pourris,
Raidis,
Les ailes tordues dans les vents,
Depuis longtemps sans se donner la peine d'y échapper
Et tomber,
Comme s'ils savaient
Que plus bas il y a d'autres branches,
Sur lesquelles pourrissent
D'autres anges.








Cendres




Beau comme un poème
Dans une langue que je ne comprends pas assez
Le temps dont je suis faite
S'éteint en seconde et en heures et en jours.
Du cierge bien grand
Seul un morceau brûle encore
Mais la flamme pose sa couronne
Sur le front de la déesse mèche
Qui
Écrasée par tant de splendeur
Se relève désespérément
Sur une colonne,
Prête à s'éparpiller, en cendres,
Dans un dernier souffle présent.














Préface
par
Luiza Palanciuc

(extraits)



L'écriture de la poursuite





«Le verbe nous précède», a-t-on coutume de dire. Et les livres de Ana Blandiana laissent tournoyer les mots de toutes les espèces, doux ou prophétiques, durs ou équivoques: comme dans un inventaire des paroles, cette poésie semble vouloir épuiser la nomination, pour émettre sans cesse des figures humaines. Dès les premiers recueils, La première personne du pluriel (1964), Le talon vulnérable (1966) ou encore Le troisième sacrement (1969), l'écriture de Blandiana naît d'un litige avec les mythes littéraires; c'est d'une sorte d'intransigeance qu'elle tire sa force. Parce que l'incandescence rythme ses vers, parce que ce rythme est écho en soi, qui monte, devient impérieux besoin de respirer, de réveiller un dieu perdu, de retrouver une mémoire effacée. C'est une écriture de la poursuite, car rien n'est immobile ici: si elle se fixe quelques instants, c'est pour mieux communiquer une accélération, une extension qui prend appui sur un fil continu; le temps inclut lui-même le temps de l'intériorisation par le lecteur. D'où le trouble, encore aujourd'hui, près de quarante ans après la sortie des premiers poèmes. Quelque chose vit à l'extrême du texte, qui attire et envoûte, qui conduit parfois même jusqu'au vertige, à l'angoisse enfouie dans les plis de la vie, exigeant un total abandon ou recueillement.
Les poèmes de Blandiana sont des lieux d'attente où l'espace ne compte plus, où le temps rassure devant toutes les défaillances – celle du corps, de la parole ou des sens. Les poèmes sont l'épreuve portée en soi, avec une rage presque primitive, tellement sincère, qui dit une obstination de la lumière, une soif des traces visibles, l'énergie d'un mouvement à venir. Une poésie qui se tient presque en sentinelle, où la quête est inscrite dans la géométrie même des vers. Dans ce temps d'impatience, la poésie de Blandiana interroge le monde et travaille sa propre chrysalide: «Laissons tomber les mots / Tels des fruits, tels des feuilles, / Seuls ceux où la mort est déjà mûre. / Laissons-les tomber, / Flétris jusqu'à la pourriture, / Couvrant à peine de leur chair / L'os divin. / Le noyau nu et ouvert, / Comme la lune, dans les nuages fanés, / Peut-être se glisserait-il sur la terre...» (Laissons tomber les mots). [...]
Pour explorer ces lieux qui renvoient l'être à son temps de doute, de fragilité, de révolte, Blandiana arpente toutes les fissures, prend la mesure des abîmes, veille sur les brasiers, essayant de donner sens aux moindres vibrations. Car il n'y a pas de repos dans cette poésie; seule la veille importe, à l'abri du coup de dés. Au poète, alors, de trouver la clé qui ouvre les grilles rouillées des peurs séculaires, de demeurer pur et transparent: «Pure je suis et attends la nuit à venir» (Mort dans la lumière).
Entre éclisses et esquilles, il s'agit bien d'une poésie qui provoque, éveille et traverse la douleur, les contradictions et les palpitations du monde. Ici les mots ne sont que spasmes vécus intensément, bouillonnements que l'on sent remuer entre les lignes. Mots qui nous somment d'exister.










Référence:

Ana BlandianaAutrefois les arbres avaient des yeux, Anthologie (1964–2004), Préface, biobibliographie, sélection et traduction du roumain par Luiza Palanciuc, Troyes, Cahiers Bleus / Librairie Bleue, Collection «Poésie», 2005, 181 p., ISBN 2-86352-257-4, 18 euros.
Lien vers le site de l'éditeur:
http://www.cahiers-bleus.asso.fr/

Illustration de la couverture: Egon Schiele (1890-1918) – Arbres d'automne et fuchsias, 1909-1910, huile sur toile, 57 x 50 cm., Hessisches Landesmuseum, Darmstadt.
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