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Arta-cercetare, afacere de durabilitate


Bogdan Ghiu

05.10.2008
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Least common multiples, a conference about opportunism and pragmatism in contemporary art production, within the 3rd Young Artists' Biennial of Bucharest
October 3rd, 2008, International Advertising Association, Calea Victoriei, 126


L'art comme recherche, affaire de durabilité
Pragmatisme stratégique et opportunisme tactique de l'art



Le capitalisme artiste

Tous les analystes (philosophes, sociologues, politologues, économistes, journalistes, critiques culturels, etc.) de la société contemporaines sont d'accord: après les "États culturels" (M. Fumaroli), nous vivons dans un capitalisme de plus en plus "culturel" (J. Rifkin), "esthétique", "artistique", "immatériel" (A. Gorz), "cognitif" (Y. Moulier Boutang), "libidinal" (B. Stiegler), "post-fordiste" (P. Virno), le "capitalisme tardif" fonctionne de plus en plus sur une "logique culturelle" (Fr. Jameson), qui incite les désirs et profite des désirs sans les sublimer, sans sublimation, et qui se caractérise par une crise (déjà vieille) non seulement de la représentation, en général, mais aussi de notions traditionnelles, structurelles comme le travail, la production, la plus-value, l'action et la politique, etc.

Citons, au hasard, un exemple absolument récent, celui de Bernard Stiegler (dans Economie de l'hypermatériel et psychopouvoir. Entretiens avec Philippe Petit et Vincent Bontems, Paris, Mille et une nuits, 2008):

Le capitalisme s'est structuré comme une économie libidinale de la sublimation, mais de telle sorte que cette économie libidinale a soumis tous les objets du désir au calcul, c'est-à-dire à la désingularisation, au désenchantement, et ce à un point tel que cette économie libidinale capitaliste s'avère aujourd'hui autodestructrice: elle se ruine elle-même, ce qui veut dire aussi qu'elle détruit toutes les consistances..." (p. 24);

"Je suis venu sur ce terrain à travers des questions liées à l'esthétique: je m'interrogeais alors sur l'investissement esthétique du capital, sur la dimension de plus en plus esthétique du capital: le capital est en effet devenu avant tout une esthétique. Par les marques, par le façonnage des modes de vie. Le capitalisme est ce qui fabrique les modes de vie des individus..." (p. 35);

"Le désir est ce qui est capable de produire des objets de savoir (vivre, faire, théoriser) en sublimant la sexualité qui est à la base de la subsistance" (p. 47).

Même ce qu'on appelle, au singulier, "la science économique", arrive à parler de la culture et de la nature, de la société et même de l'humain en général en termes de capital ("capital culturel", "capital naturel", "capital social", "capital humain", etc.), en formulant même, au niveau d'un organisme mondial de régulation, prescriptif, comme le Fond Monétaire International, des normes stratégiques d'action en termes "d'économie durable". Ce qui revient, sans doute, à une reconnaissance nou-avouée et anti-radicale, plutôt préventive et réformiste, de la notion "d'économie générale" avancée par un non-économiste, Georges Bataille. La vieille opposition économie/culture, infrastructure (économique)/superstructure (culturelle) c'est dissoute. La culture, ou ce qu'on appelle, déjà, le secteur "quaternaire", n'est plus ce qui consomme et qui gaspille, l'anti-économique par excellence, comme dans ce qu'Immanuel Wallerstein appelle "le capitalisme historique", mais une nouvelle stratégie politico-économique de captation et de récupération du dehors de l'économie, de ce que, jusqu'à maintenant, l'économie préférait ignorer, refouler, rejeter, marginaliser.

Etre opportuniste et faire preuve de pragmatisme, de la part des acteurs du "quaternaire" culturel, c'est, évidemment, saisir cette occasion historique inespérée et profiter de la nouvelle donne, de la nouvelle centralité diffuse des produits culturels. Omniprésentes déjà, la culture, l'art deviennent, peu à peu, des habitudes de consommation et des habitudes de comportement, des "modes" et même des "styles de vie", la marque d'une nouvelle "stylisation de l'existence » (pour paraphraser, par antiphrase, Foucault).


La trahison-art

Le problème est, donc, celle de la formulation correcte de l'équation, ou les inconnues ne sont pas les termes proprement dits, mais la topique du procès.

L'art est, donc, invité à profiter de la nouvelle situation, mais à profiter pour faire quoi? Seulement pour se venger des humiliations, de la marginalité que le "capitalisme historique", déjà dépassé, lui a infligées, seulement pour se faire, enfin, reconnaître, pour se faire rembourser, pour se féliciter d'avoir enfin été invité au festin des grands, dans la société restreinte, exclusiviste, des pouvoirs?

C'est ce qui elle fait, à mi-voix, déjà. Mais la nouvelle reconnaissance l'a fait perdre face. C'est une victoire à la Pyrrhus. La nouvelle "purification » de l'art, sa « conceptualisation » extrême, sa réduction au geste dia-critique, sa poïétique disparente, fugitive, passante, précaire, évanescente, son nouvel "état gazeux", son auto-réduction au "concept" et au "projet", son insertion et ses "interventions" non-emphatiques pourraient être jugées comme étant dues plutôt à l'expropriation dont elle fait, socialement, objet: "l'artistique", "l'esthétique" sont devenus l'ingrédient essentiel qui marque la "qualité de la vie" contemporaine. Disparition politique de l'ennemi qui faisait face: l'art n'agit plus dans un milieu social étranger et hostile, antagoniste, elle doit se manifester dans le Même et dans l'Identique, se faire reconnaître, se faire hétérogénéiser dans de l'homogène.

L'opportunisme et le pragmatisme de l'art doivent être, et ils sont déjà, de second degré, ou en deux temps: l'art se manifeste socialement pour se retirer, elle est obligé, pour faire, phénoménologiquement parlant, différence et figure, donc pour constituer la structure point-fond qui, d'après Merleau-Ponty, produit la perception, le phénomène en tant que tel, de contredire, de brouiller, de casser le nouvel méta-décorativisme de l'art (l'art en tant que nouvel decorum), l'esthétisation sans sublimation que le nouvel capitalisme "durable" lui prescrit et le fait jouer.

L'art est de plus en plus integré, donc de plus en plus en plus invisible en tant que toile de fond, qu'environnement.

L'art est socialisé parce qu'il est socialisant.

Le nouveau pragmatisme de l'art (dont je vais parler) se fonde sur la redécouverte de l'ancienne pragmaticité de l'art.

Dissout, généralisé dans les "industries créatives » omniprésentes et essentielles pour la nouvelle récupération et capitalisation de l'ingrédient-art, l'art doit profiter du fait qu'on profite d'elle. C'est un contrat tacite et implicite entre l'art et les nouveaux pouvoirs, une structure de donnant-donnant, un nouveau consensus mou.

L'art signe ce contrat, ou plutôt elle ne peut pas refuser ce contrat pré-signé, mais pour relancer, par sa pragmaticité, le sens de l'agir humain, de l'action humaine, et pour relever, pour faire ressortir en clair les fondements éthiques, donc productives, non pas seulement consommatrices, du besoin esthétique contemporain, dont les pouvoirs profitent en simulant sa satisfaction immédiate, en fait la prévention d'une expression indépendante, libre, incontrôlable de ce besoin éthique d'action et de production entendues comme de "belles choses ». L'art trahit le contrat avec les pouvoirs économico-politiques, profite du besoin d'art pour signer une alliance, encore très timide, avec la société. L'art est le passeur contemporain, le point nodal par ou pourrait s'affirmer une évolution, non pas seulement une mutation, de la société: une nouvelle socialité, des principes constitutionnels alternatifs.


OP-portunisme généralisé

Appelé pour décorer, pour esthétiser, pas sa présence même, la société, pour unifier et pacifier le social par la confusion d'un "beau" uniforme, l'art intervient dans l'indistinct et l'imperceptible en produisant, en proposant des repères, ce que C.S. Peirce, le créateur à la fois du pragmatisme (ou du pragmaticisme) philosophique et de la sémiotique (en tant qu'action par l'intermède des signes), appelle "signes interprétants" (énergétiques, musculaires, logiques), ou ce que, plus récemment, Fredric Jameson appelle "cognitive mapping".

L'homme contemporain se sent de plus désorienté, englouti, enfouis, submergé. Sans distance, il ne peut plus avoir des perceptions de sa propre situation (sociale et existentielle) dans l'environnement social, il se sent donc bloqué, neutralisé. Mais il a déjà positivé cette déficience, cette privation, la transformant en avantage, en "mode de vie ».

En parlant de l'opportunisme, du cynisme, du bavardage et de la curiosité comme des "tonalites affectives" fondamentales pour la nouveau capitalisme "post-fordiste", un des analystes les plus articules et les plus audacieux de la nouvelle société, le philosophe italien Paolo Virno constate la banalisation et l'ambivalence de ces "mauvais sentiments", de ces petits sentiments "de mauvaise réputation". Dans Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vie contemporaines (Rubettino editore, 2001, trad. fr. Éditions de l'Éclat, 2002, 2007), il décrit l'opportunisme dans les termes suivants:

"Opportunisme. L'opportunisme prend racine dans une socialisation hors travail marquée par des virages brusques, de chocs perceptifs, des innovations permanentes, par une instabilité chronique. Est opportuniste celui qui affronte un flux de possibilités toujours interchangeables, en étant disponible au plus grand nombre d'entre elles, en se pliant à la plus proche pour ensuite passer promptement de l'une à l'autre. C'est là une définition structurelle, sobre, non moralisante de l'opportunisme. Ce qui est en question, c'est une sensibilité aiguë pour les chances passagères, une familiarité avec le kaléidoscope de l'opportunité, une relation intime avec le possible en tant que tel. Dans le monde de la production post-fordiste, l'opportunisme acquiert un incontestable relief technique. C'est la réaction cognitive et comportementale de la multitude contemporaine eu fait que la praxis n'est plus ordonnée selon des directives uniformes, mais présente un degré élevé d'indétermination. A l'heure actuelle, justement la capacité de se débrouiller au milieu d'opportunités abstraites et interchangeable constitue une qualité professionnelle dans certains secteurs de la production post-fordiste, là ou le processus de travail n'est pas réglé en fonction d'un seul objectif particulier, mais d'une classe de possibilités équivalentes, à spécifier au fur et a mesure. La machine informatique n'est pas un moyen pour arriver à une fin univoque, mais prémisse à des élaborations successives et opportunistes. L'opportunisme se fait valoir comme l'indispensable ressource chaque fois que le processus de travail concret est envahi par un agir communicationnel généralisé, sans plus s'identifier, donc, avec le seul agir instrumental' muet. Ou aussi (...) chaque fois que le Travail inclut les traits saillants de l'Action politique. Au fond, qu'est-ce que l'opportunisme si ce n'est une qualité de l'homme politique?"

Virno décrit l'homme des métropoles contemporaines comme un virtuose de la performance opportuniste, en rapprochant la virtuosité banale contemporaine de celle des artistes-interprètes, de l'art comme performance sans partition pré-écrite, ou dont la seule "partition" ce sont les "facultés génériques" de l'humain, qui, dans le nouveau capitalisme, sont exploitées en tant que telles, sans objet et sans division professionnelle du travail.

En décrivant les mutations actuelles de la notion de travail, dont J. Rifkin et A. Gorz disent qu'il a disparu ("la fin du travail"), P. Virno manifeste et fait appel à la même logique que moi-même j'utilise et remarque en discutant les nouveaux rapports entre l'art et le social. Le travail n'est plus ce qu'il était dans le "capitalisme historique", dit Virno, il a englobé et mobilise actuellement les "facultés génériques" (parler, entendre, sentir, penser, etc.) qu'autrefois s'exprimaient séparément, dans l'action publique, dans l'action politique. Le travail contemporain "se politise" dans le sans qu'il envahit, comme "travail invisible", tout les domaines de la vie, en détournant ces "moyens" humains de leurs "fins" politiques.

Dans la même situation se trouve aussi l'art contemporain, obligé d'intervenir dans un milieu de plus en plus "esthétique" et "artistique".


Art-individuation

Pour produire quoi? L'art actuel trahit son contrat tacite, implicite avec le nouvelles configuration des pouvoirs politico-économique, pour signer une alliance radicalisante, tout aussi implicite, avec les "multitudes", par le biais de l'ambivalence de ces "mauvais", mais petits et neutres sentiments négatifs banalisés et généralisés sous forme de "mode de vie". L'art actuel se dés-ambiguïse elle-même en dés-ambiguïsant, en univocisant l'ambivalence des "tonalités affectives" dominantes.

Elle aide à la subjectivation, à l'individuation, dont Gilbert Simondon, un philosophe longtemps méconnu, mais de plus en plus inévitable, dit qu'elle est collective, qu'elle s'effectue en partant de divers niveaux de pré-individuation, qu'elle est un mélange perpétuel et variable de pré-individuel et d'individuations, de subjectivations, et qu'elle est infinie, qu'elle n'est jamais terminée.

L'art aide, incite à l'individuation collective grâce à sa pragmaticité, à son pragmatisme propre, autre et même de sens contraire par rapport à ce qu'on nous a fait croire qu'est le pragmatisme.

L'art aide et incite à l'individuation, à des subjectivations collectives en produisant ce que Jameson appelle "cartographies cognitives" ("cognitive mapping"), par l'intermède de la production de ce que Peirce appelle « signes interprétants ».


Inter-creative mapping (cartographies inter-créatives)

Dans son Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, Jameson remarque le même phénomène de "disparition" de la culture par "explosion", par dissémination, qui constitue, en ce qui nous concerne, la nouvelle situation de fait de l'art, qui doit intervenir dans du déjà-"art", dans ce que j'ai appelé "(all-)ready art", en profitant du "capitalisme culturel" en vue d'une résolution de son ambivalence pour l'invention de nouvelles formes de socialité et d'action.

Jameson écrit:

"(...) cette semi-autonomie de la sphère culturelle (...) c'est trouvée détruite par la logique du capitalisme tardif. Pourtant, soutenir que la culture n'est plus aujourd'hui dotée de la relative autonomie dont elle bénéficiait autrefois à titre de niveau parmi d'autres de les moments antérieurs du capitalisme (sans parler des sociétés précapitalistes) ne doit pas nécessairement impliquer sa disparition ou son extinction. Au contraire, nous devons continuer d'affirmer que la dissolution d'une sphère autonome de la culture doit plutôt être conçue en termes d'explosion: une expansion prodigieuse de la culture à travers le domaine social, au point qu'on pourrait dire que tout dans notre vie sociale - depuis la valeur économique et le pouvoir étatique jusqu'aux expériences et jusqu'à la structure même du psychisme - est devenu "culturel" dans un sens original et non encore théorisé."

Dans ces conditions, poursuit Jameson, "la distance en général (y compris la "distance critique", en particulier) a très précisément été abolie", nous sommes "plongés", "privés de coordonnées" ethico-spatiales, "incapable de distanciation". Dans ces conditions privatives (que Virno, par contre, voit utilisées et adoptées, affirmativement, d'une manière opportuniste, comme telles), Jameson parle de la necessité d'une "esthétique de la cartographie cognitive" ("cognitive mapping").

En ce qui me concerne, je vous propose de parler, en bref, de l'art contemporain, grâce à sa production pragmatiste de "signes interprétants", en termes de inter-creative mapping, de création interactive de cartes cognitives.

Mais qu'est-ce que cela veut dire? En se généralisant comme pratique « à la mode », l'art (il n'y a plus des modes dans l'art, mais on pourrait parler d'une mode de l'art comme tel) participe d'une manière complice, double, à la confusion produite par l'esthétisme social, à la captation des désirs éthiques des multitudes sous formes de consommation du "beau". Mais l'art y participe pour trahir, et la complicité, la duplicité actuelle de l'art est à lire et à déchiffrer d'après le sens de sa participation, de sa "collaboration": dans quelle direction l'art actuel incline-t-il plutôt la balance? Dans le sens de l'esthétisation consumériste, ou dans le sens de la production éthique de biens culturels, d'une renaissance du sens de l'agir, de l'invention de nouvelles formes d'action?

On ne peut se situer, se cartographier soi-même dans la société que par sa propre production, qu'en proposant d'interprétants inclus de la réalité, en proposant, en fait, ces interprétants médiateurs comme réalité, comme réaction de la réalité à elle-même, comme feed-back expressif immédiat, comme médiation dans l'immédiat, réifié sous forme d'artefacts ou de gestes artistique. A 'incitation et d'après le modèle de l'art, en prenant l'art comme exemple, nous pourrions nous entre-aider en produisant des « cartographies cognitives » personnelles, mais à usage collectif.

L'art nous réapprend la joie spinoziste de l'action et de la production indépendante.


Le nouveau pragmatisme de l'art

Nous parlons, tous, de pragmatisme, mais le vrai pragmatisme est, peut-être, l'opposé, le contraire de ce que nous entendons maintenant par cela. Heidegger nous faisait regretter l'avènement de la technique, mais maintenant, ce qu'il faudrait regretter ce serait plutôt le contraire, la perte et l'oubli de la technique comme sens de l'être, et sa confusion fatale avec le technologique. En cette matière, l'aiguillon est l'art.

Philosophiquement parlant, la résolution vraiment opportuniste et pragmatiste, non pas pragmatique, de l'ambivalence, de la duplicité de la situation actuelle passe, doit passer par un débat sur le pragmatisme, plus précisément sur la pragmaticité de l'art.

Philosophiquement parlant, l'invention américaine du pragmatisme se trouve au centre de la modernité.

Et cela notamment parce que, dès le début, le pragmatisme a été falsifié et détourné. Ce drame philosophique de l'impossibilité d'un vrai pragmatisme me paraît, je parie là-dessus, constituer l'essence dramatique même de notre situation actuelle. Je me propose donc d\'être, ou au moins de figurer un pragmatiste fondamentaliste, contre le pragmatisme canonique, falsifiant.

Juste après le début, l'inventeur du pragmatisme, le grand philosophe américain C.S. Peirce, a du abandonner le pragmatisme, parce qu'il aurait devenu autre chose, parce qu'il aurait été compris d'une manière métaphorique et "littéraire". Ce que Peirce désigne sous le nom de "Sens Commun Critique" se révèle être une perception toujours "littéraire", pour éviter la lettre du sens, du projet. Et alors Peirce réinventa, re-lança le pragmatisme sous le nom peu agréable de pragmaticisme.

La visée ultime du pragmatisme peircien est la capacité de l'homme à réagir sur le monde: la résistance active, affirmative. Le pragmatisme propose de contourner, de neutraliser, de "raffiner" la dualité brute et brutale du couple cause-effet, la directité d'affectation monde extérieur-monde intérieur, et la politique ressentimentaire de l'homme qui agit de la même manière, par "l'action". Et cette neutralisation de la directité dualiste cause-effet, extérieur-intérieur, réalité-homme et homme-réalité passe par une médiatisation sémiotique "triadique".

Tout n'est que signes, mais les signes, aujourd'hui, ne sont plus l'expression d'un référent, mais annulent la relation "verticale", sémantique, à un référent réel. La vérité des signes, c'est leur pouvoir de nous affecter, mais sans aucune réalité derrière: mous pousser à performer des réalités voulues, asymetriquement profitables.

Or, ce que, politiquement parlant, on pourrait appeler la résistance, passe, dans le pari pragmatique de Peirce, par l'opposition triadique, intellectuelle, à la directité duelle brute et brutale.

Un signe, dit Peice, produit un autre signe non pas directement, mais par l'intermède salvateur d'un troisième signe médiateur. Citons Peirce.

« En premier lieu, vient la priméité, à savoir les caractères internes positifs du sujet en lui-même; en deuxième, vient la secondéité, c'est-à-dire les actions brutales d'un sujet ou substance sur un autre, sans intervention aucune de la loi ou d'un tiers; en troisième, vient le tiercéité, à savoir l'influence mentale ou quasi mentale d'un sujet sur un autre relativement à un troisième.

Or, "toute pensée est un signe". Et les signes agissent, il n'y a d'action que par signes. Peirce appelle l'action des signes, la production de réalité par les signes "sémiose". L'influence, l'action suit le modèle suivant: "un évènement A produit un deuxième événement B, comme moyen contribuant à la production d'un troisième évènement C". Nulle action n'est "simplement diadique", "purement brutale et dyadique", mais produit un signe intérieur et médiateur que Peirce appelle signe-interprétant. Des signes intermédiaires qui sont les interprétations spontanées intégrées d'autres signes.

Autrement dit, dans toute production de réalité, qui est un conflit de forces opposées, il y a des interprétants internes que nous pouvons contrôler, des médiateurs que nous pouvons maîtriser, que nous pouvons re-créer. L'interaction du monde extérieur et du monde intérieur consiste, dit Peirce, "en une action directe du monde extérieur sur le monde intérieur et une action indirecte du monde intérieur sur le monde extérieur par l'opposition des habitudes".

Car la visée ultime du pragmatisme peircien est la réaction affirmative au monde, à la réalité par le contrôle de soi, par l'autocontrôle, et par la constitution délibérée d'habitudes. Nous pouvons nous dresser nous-mêmes sans exercices dans la réalité extérieure, mais exclusivement par des exercices mentaux. Et cela grâce à ces signes intermédiaires inclus, à l'interface, comme nous dirions aujourd'hui, du monde extérieur et du monde intérieur que sont les interprétants, qui sont de trois sortes: énergétiques, musculaires et logiques, se produisant, par "sémiose", l'un l'autre. L'interprétant logique est le moyen par lequel l'homme peut se constituer lui-même pour réagir affirmativement, en "s'automatisant" sous forme d'habitudes, d'habitus, au monde, à la réalité.

Nous vivons plus que jamais par signes. Notre situation actuelle est extrêmement, dramatiquement, littéralement pragmatiste. La seule réaction affirmative, la seule résistance active au pragmatisme détourné, falsifié dualisant et le vrai pragmatisme "triadisant". La technologie et la globalisation nous mettent dans une double situation, seulement apparemment contradictoire: elles sont brutalement dyadiques et, à la fois, vagues. Plus d'objet-sujet, plus d'outil, à proprement parler, mais stimulus-réaction. Mort, neutralisation des interprétants logiques intégrés comme leviers d'action. Domination des interprétants logiquement, non pas moralement primaires: les interprétants musculaires et, tout au plus, énergétiques, mais qui ne produisent plus l'interprétant logique, comme levier intégré d'action sur la réalité.

Pourquoi ce blocage, cette rupture de la chaîne sémiotique logique? Essentiellement, je crois, je parie, parce que la production, l'inter-interprétation et l'inter-action des signes ont été à la fois dé-naturalisées et sur-naturalisées: réifiée et automatisée technologiquement. L'outil, la technique ont été engloutis par le technologique. La sphère intermédiaire autonome, pour la liberté de l'individu, des interprétants logiques a été automatisée et réifiée, objectualisée. Les signes inter-réagissent indépendamment de nous. L'interprétant logique ne se constitue plus à la surface, à l'interface du moi et du monde, mais totalement comme monde. Nous n'avons accès à ce monde infiniment médiatisé de signes que comme signes de nous-mêmes, en nous "sémiotisant". Plus de levier! Le contrôle pragmatiste de soi-même "par image » n'est désormais plus possible.

Dualisation brutale générale, donc vague, du monde, de la réalité: intériorité, "spiritualité" externalisée technologiquement, psychisme collectif à support et médium technologique. Le monde globalisé, le monde mondialisé c'est l'externalisation publique directe du psychisme: la psyché-monde. Aucune "tiercéité" possible ou, du moins, naturelle, naturellement accessible à l'homme.

Or, c'est justement l'art qui se propose, même sans s'en rendre compte, en spécialiste autonome, qui résiste, comme seul "interprétant logique » de la réalité actuelle. C'est seulement l'art qui essaie de refaire la "tiercéité" de l'homme. C'est en ce sens que je parle de nouveau pragmatisme, et d'un pragmatisme de l'art.


(All-)ready art

En parlant des conditions actuelles de pré-individuation, ou des pré-conditions d'individuation, Paolo Virno identifie trois "couches": le sensoriel perceptif, la langue et les forces de production. Toutes sont anonymes et préexistantes, mais s'offrent comme autant de "socles" pour d'éventuelles individuations ultérieures. A un seule exception: le sensoriel, le perceptuel, qui ne peut pas être "individué", qui est condamné à rester impersonnel et muet, inchangeable et interchangeable. Nous ne pouvons pas changer ou "individuer" nos perceptions, elles sont, au sens kantien du mot, "transcendantales".

Dans le "troisième capitalisme", le perceptuel serait, donc, doublement bloqué: aucune chance de "cartographies cognitives".

Mais il se passe ainsi tout simplement parce que Virno oublit, omet l'art de l'énumération des conditions pré-individuelle d'individuation. Or, ma thèse est que l'art est déjà là, inclus, intégré, qu'elle est déjà devenue milieu impersonnel et anonyme de nos existences.

Je dirais même plus: l'art est devenu le principal pré-individuel contemporain, le seul "socle" stratégique d'individuation, de subjectivation collective, grâce, notamment, à sa position immédiatement médiane, immédiatement médiatrice de projet de soi, de maquette auto-consistante et transitoire, d'effigie et de fantôme du possible, de "futur conditionnel" non seulement objectualisé, mais incarné, vecu, experimenté.

Mon hypothèse, et, en même temps, la conclusion la plus générale de mon propos, pourraient être formulées de la manière suivante: seulement l'art, tel qu'il est envisagé et pratiqué actuellement, rend à l'homme le sens du faire, le sens de l'action et l'envie de la vraie technique. C'est l'art seulement qui recrée l'ustensilité de l'homme, son sens de l'outil et de l'action responsable, autocontrôlée. C'est elle seule qui nous fait re-percevoir directement, de nous percevoir "en situation". Nous avons créé des appareils qui perçoivent pour nous, à notre intention et à notre place, en tant qu'êtres vivants en situations extrêmes. Avec nos appareils et avec nos équipements que nous somatisons de plus en plus, nous vivons en permanence comme des pilotes d'avions de chasse. Nous ne pouvons plus rien percevoir directement, nos appareils nous rendent hyperceptible l'imperceptible. Nous ne pouvons plus nous observer et percevoir nous-mêmes, notre situation, nous-mêmes "en situation" que par l'intermède de l'art, qui libère la technique du technologique et restaure l'action responsable, auto-contrôlée, pragmatique, de l'activité comme bavardage assisté par l'encadrement moral qu'incarne (ou qui dés-incarne) le champ technologie total, la technologie-monde.


L'art comme recherche et comme affaire

Concrètement, en profitant (pragmatisme opportuniste!) des nouvelles discussions sur le "capital culturel" et sur le "développement durable", qui, en objectivant le rôle de l'art et des produits culturels, peuvent marquer, en plus (ou plutôt à la place) d'une "révolution" interne de l'approche politique, économique et techno-scientifique traditionnelle (moderne) qui a justement négligé jusqu'à la destruction aussi bien la nature que la culture, une re-prise de pouvoir de celles-ci, l'art commence à se ré-conceptualiser en termes de recherche et d'affaires, en termes de "sciences (vraiment) humaines", non-répressifs, comme projets collectifs envisageant une possible nouvelle épistémologie plus souple et une nouvelle instrumentalité, responsable, des démarches politico-économico-techno-scientifiques traditionnelles, orientées par la recherche du pouvoir, de la domination, de l'exploitation. Dans ses plus récentes pratiques collectives, l'art veut s'intégrer comme sujet actif d'une nouvelle attitude politique, économique et scientifique, non pas seulement comme objet "patrimonnialisable" et comme "décorum" spectaculaire des nouvelles sociétés économiquement "durables".

Le "traitement" propre à l'art est le seul à la fois écologique et durable, et il est en passe de (re)devenir attitude envers le monde et la réalité, ethos pratique, habitus, signe d'un nouveau pragmatisme "soutenable".
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